moi et les Labourdettes

Habiter là
Je suis Sue Duong. J’habite aux Labourdettes depuis trois ans avec mes deux colocataires Juliette et David. On est arrivés ici par un concours de circonstances, et à chaque fois que j’y repense, je me dis qu’on est quand même bien tombés.
C’est l’endroit que j’ai le plus habité : en durée, mais aussi en qualité, si on peut dire. Le 16ème, comme on appelle la coloc, c’est devenu chez moi. Les Labourdettes, ce sont les voisins, les tours, le square, et toutes les choses que l’on fait entre ça. 3 ans d’apprendre ce que c’est qu’habiter un lieu.

LE 16ème
Bon, alors, allez, je t’explique où j’habite.
Le 16ème – pour 16ème étage, il fait toujours son petit effet quand on sort de l’ascenseur et qu’on voit le paysage se dérouler sur 15 kilomètres juste sous tes pieds. C’est peut-être cette prise de recul qui nous permet de fouiller et farfouiller dans l’histoire de la ville, ou d’imaginer des futurs de toits jardinés accueillant des abeilles, de balcons en musique et de square-forêt.

UN BATEAU
Habiter ici, c’est comme habiter un bateau. On ouvre les fenêtres et les courants d’air traversent la pièce, les choses s’envolent et les portes claquent. On est sur un voilier avec des stores bleus comme la mer.
On est en plein coeur de ville, et pourtant, on est extrait de la ville. On a un rapport à la nature hyper présent, même si a priori les mots architecture et moderne nous font croire le contraire. La nature, c’est le soleil, le vent, les massifs de Calanques ou de l’Etoile que l’on voit dès qu’on lève la tête, la mer à l’horizon et le Frioul. La nature, c’est ressentir les saisons, quand le soleil se couche tous les jours à un endroit différent : plus au nord-ouest l’été, plus au sud-ouest l’hiver, plein ouest aux solstices. La couleur du ciel qui change tout le temps.

LES LABOURDETTES, VILLAGE VERTICAL
Habiter au 16ème étage n’est pas anodin, surtout lorsque celui-ci est desservi par un unique ascenseur d’environ deux largeurs d’épaules.
On ne croise pas ses voisins dans l’escalier, comme dans un trois fenêtres marseillais. Ici, on prend l’ascenseur avec ses voisins. Un ascenceur des années 1960, encore dans son jus, qui nous fait prendre la mesure de la hauteur. Et forcément, 3 minutes dans un ascenceur étriqué, ça rapproche. Je ne connais pas tous les noms, mais je connais tous les visages de ma moitié d’immeuble.
Deux appartements par palier, c’est un bon chiffre pour connaître les gens qui nous entourent au quotidien. C’est un quotidien rempli de petites attentions et d’échanges : les salades d’après le marché ou les recherches sur les fantômes qui sont dessous ; les fars bretons, les pots de confiture et les dépannages d’ordinateur.

Et il y a le patrimoine comme prétexte à travailler ensemble.

Bien sûr qu’il y a des voisins mécontents de la chaufferie qui tarde à se mettre en route fin octobre, bien sûr qu’il y a des nuisances sonores autant qu’il peut y en avoir, et qu’il existe une peur de la misère qui traine dans les recoins du bas de nos tours et entre les V.

Mais chemin faisant, on se frôle, on cohabite.

Le patrimoine, ça n’est pas une plaque officielle ou un label, ça devient, comme le paysage que l’on aperçoit depuis nos fenêtres, quelque chose de si naturel et si présent qu’on oublie que l’on baigne dedans. Travailler ensemble, ça nous permet d’ouvrir les yeux sur ça, et de trouver, ou d’inventer, dans les différentes manières d’habiter, sa préférée.

L’épaisseur du temps
On habite ici depuis trois ans, et en fait, depuis trois ans on construit des souvenirs, en essayant de se souvenir. Il y a l’histoire non écrite du Grand Vide, comme une énigme à résoudre à travers les mots de penseurs allemand du 20ème siècle, et en marchant le long de rues aujourd’hui disparues.
Et puis, petit à petit, chacun s’approprie cette histoire, la fait sienne et propose une forme de création qui lui est propre :la balade, la ligne haute, l’installation, les tableaux, les cartes postales, le journal, la musique ou l’image située…
J’ai l’impression que ces formes qui sortent de l’individu dans le collectif ne pourraient pas exister sans le travail collectif préalable, cet endroit où chacun peut prendre conscience qu’il appartient à un groupe qui peut accueillir les initiatives dans leur diversité. On s’amuse à fabriquer des formes pour montrer, expérimenter, parler.

Prendre conscience de là où j’habite.
Quand on réussit à définir le chez nous, alors, on peut mieux discuter avec nos voisins du quartier, de l’autre côté du cours Belsunce, avec les curieux qui viennent découvrir ce qu’on cherche aussi.

[ssba]